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D’où vient le (long) cou de la girafe ? De la recherche de feuilles dans les grands arbres ? De la sélection ? De l’adaptation ? De la lutte pour la vie ? De la génétique ? De l’épigénétique ? De changements dans les facteurs de croissance ? De la sélection sexuelle ?

jeudi 13 septembre 2018, par Robert Paris

L’image de la conception caricaturale du lamarckisme

D’où vient le (long) cou de la girafe ? De la recherche de feuilles dans les grands arbres ? De la sélection ? De l’adaptation ? De la lutte pour la vie ? De la génétique ? De l’épigénétique ? De changements dans les facteurs de croissance ? De la sélection sexuelle ?

Stephen Jay Gould dans « La plus invraisemblable des histoires » (extrait de « Antilopes, dodos et coquillages ») :

« Il y a plusieurs années de cela, j’ai passé en revue tous les principaux manuels de biologie dont on se sert au lycée. Tous, sans exception, commençaient leur chapitre sur l’évolution en discutant en premier lieu la théorie de Jean-Baptiste Lamarck sur l’hérédité des caractères acquis, puis présentaient la théorie de Darwin comme une meilleure solution. Tous ces livres se servaient du même exemple pour illustrer la supériorité du darwinisme : le cou de la girafe.

Dans ce type d’ouvrage, on nous dit que la girafe a un grand cou parce que cela lui permet de brouter les feuilles au sommet des grands acacias : elle peut ainsi accéder à une ressource alimentaire permanente qui n’est accessible à aucun autre mammifère. Lamarck, poursuite le texte des manuels, a expliqué l’apparition de ce grand cou dans l’évolution en soutenant que les girafes l’ont, à l’origine, allongé à force de tirer dessus, puis ont transmis ce trait par la voie de l’hérédité.

Cette charmante explication permet sans doute de célébrer les vertus de l’effort, mais l’hérédité, hélas, ne fonctionne pas ainsi. L’allongement du cou durant toute une vie ne provoque pas la modification des gènes qui influencent sa longueur : les rejetons ne peuvent retirer aucun bénéfice, par la voie de l’hérédité, des efforts accomplis par les parents.

La solution darwinienne est donc préférable, puisqu’elle est compatible avec la nature mendélienne de l’hérédité : elle postule que les girafes ayant par hasard été dotées d’un long cou (au sein d’une population présentant une large gamme de variations dans la longueur de cet organe, d’un individu à l’autre) tendent à laisser davantage de rejetons survivants. Ceux-ci reçoivent de leurs parents la tendance génétiquement déterminée d’un plus long cou, et la transmettent à leur tour, les individus ainsi dotés devenant toujours plus nombreux à chaque génération. Par ce lent processus, poursuivi sur d’innombrables générations, la longueur du cou peut s’accroître constamment, aussi longtemps que le milieu local favorise les animaux capables d’atteindre les feuilles au sommet des arbres…

On s’attendrait que cet argument si souvent répété s’appuie sur des fondements assurés et sur une histoire qui ait été à la fois bien étoffée et charmante tout au long de son édification… En recherchant les origines historiques supposées des différentes explications évolutionnistes du long cou de la girafe, nous ne trouvons rien du tout, ou alors les plus sommaires des spéculations…

Le cou de la girafe n’a tout simplement pas été une question capitale pour les fondateurs de la théorie de l’évolution : ce n’était pas un sujet de réflexion sur lequel fonder différents mécanismes évolutifs, ni quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs. On ne disposait pas alors d’observations sur les girafes qui eussent permis de soutenir une théorie explicative plutôt qu’une autre, et il n’en existe d’ailleurs pas non plus actuellement.

Ce manque de données empêche rarement un scientifique imaginatif de spéculer, je l’admets, mais on peut formuler énormément d’hypothèses différentes avant que l’insuffisance d’information n’oblige à s’arrêter. Cependant, aucun spécialiste d’histoire naturelle qui se respecte ne s’appuie généralement (je l’espère, du moins) sur une pure spéculation pour fournir l’illustration fondamentale d’une théorie d’importance capitale.

Lamarck a bien mentionné le cou de la girafe comme exemple possible d’un accroissement de la dimension des organes au cours de l’évolution, à la suite des efforts accomplis par les individus au cours de leur vie, et dont le résultat était transmis à leurs rejetons par la voie de l’hérédité. Mais cette discussion n’occupe en tout et pour tout qu’un seul paragraphe dans un chapitre rempli d’exemples bien plus détaillés et manifestement considérés par Lamarck comme bien plus importants.

Ce dernier a écrit le passage suivant sur le cou de la girafe (et absolument rien de plus ; autrement dit, s’il a formulé ces quelques phrases de spéculation, ce n’était sûrement pas dans l’intention d’en faire la pièce centrale de sa théorie) :

« Relativement aux habitudes, il est curieux d’en observer le produit dans la forme particulière et la taille de la girafe ; on sait que cet animal, le plus grand des mammifères, habite l’intérieur de l’Afrique et qu’il vit dans des lieux où la terre, presque toujours aride et sans herbage, l’oblige de brouter le feuillage des arbres, avec de constants efforts pour l’atteindre. Il est résulté de cette habitude soutenue depuis longtemps, dans tous les individus de sa race, que ses jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière, et que son col s’est tellement allongé, que la girafe, sans se dresser sur ses jambes de derrière, élève sa tête et atteint à six mètres de hauteur. »

Ce paragraphe contient une remarque révélatrice (mais il faut connaître la littérature du dix-neuvième siècle pour trouver ce passage) prouvant que Lamarck ne se souciait pas beaucoup de la girafe, et donc n’accordait pas une grande importance à cet exemple mentionné en passant.

Il n’y avait à son époque pas de zoos publics, tels qu’on les connaît aujourd’hui, et seules quelques ménageries privées (généralement entretenues à la cour royale) pouvaient héberger des girafes… Certains auteurs avaient affirmé, comme Lamarck dans le passage ci-dessus, que les pattes avant de la girafe étaient beaucoup plus grandes que les pattes arrière. En réalité, elles sont de même taille. Cette impression provient du fait que le dos de la girafe est très incliné, en raison de la présence à son niveau d’énormes muscles et apophyses spinales nécessaires au soutien du grand cou.

Des études parfaitement fiables, disponibles du temps de Lamarck, avaient établi que les pattes avant et arrière étaient de même taille, réfutant la vieille légende des membres antérieurs plus grands. Donc, si Lamarck reprenait à son compte cette erreur dans le seul paragraphe qu’il ait consacré à cet animal, c’est qu’il n’avait pas lu complètement la littérature correspondante…

Si l’on se tourne vers la référence suprême, la première édition de « L’origine des espèces », de Darwin (1859), on n’y trouve pas la moindre mention du cou de la girafe en tant qu’illustration de la sélection naturelle. D’une façon intéressante, Darwin se réfère effectivement à la girafe exactement dans le contexte généralement invoqué pour la légende du cou, c’est-à-dire celui d’une explication spéculative sur l’efficacité de la sélection naturelle. Mais, dans ce passage, le naturaliste britannique traite de l’extrémité opposée de l’animal : il narre uns histoire au sujet sa queue… L’auteur de « L’Origine des espèces » avance cette histoire pour montrer que la sélection naturelle est capable d’expliquer l’existence d’organes dont « l’importance paraît insignifiante »…

En fait, Darwin mentionne le cou de la girafe dans une seule phrase, mais (de façon ironique) dans un but opposé à celui dont on a parlé jusqu’ici, à savoir la capacité de la sélection naturelle à façonner les organismes en fonction de certaines habitudes. Dans la conclusion d’un passage sur les preuves de l’évolution fournies par l’homologie, autrement dit par la rétention des mêmes structures ancestrales chez des descendants dont la morphologie fonctionnelle est extrêmement divergente, Darwin note que le remarquable cou de la girafe n’est pas construit au moyen de l’addition de nouvelles vertèbres, mais de l’élongation des mêmes sept os présents dans le cou de pratiquement tous les mammifères. Ainsi, l’histoire limite les pouvoirs de la sélection naturelle, en restreignant les solutions adaptatives au domaine des types d’organisation qui sont transmis héréditairement.

Il écrit :

« Le même squelette se retrouvant dans la main de l’homme, l’aile de la chauve-souris, la nageoire du dauphin et la patte de cheval ; le même nombre de vertèbres figurant dans le cou de la girafe et dans celui de l’éléphant ; ces faits, ainsi que d’innombrables autres, s’expliquent immédiatement d’eux-mêmes dans le cadre de la théorie de la descendance par modifications lentes, légères et successives. »

Dans son livre suivant et plus long, « De la variation des animaux et des plantes domestiques » (1868), Darwin fait place finalement au cou de la girafe dans le contexte d’une discussion sur la sélection naturelle. Mais, là encore, et de façon ironique par rapport à l’élévation de cet exemple au statut de grand classique dans la catégorie des spéculations « ad hoc », Darwin ne se réfère pas au « cou de la girafe » pour raconter une sotte histoire sur des avantages adaptatifs présumés, mais pour discuter d’une problème plus délicat, portant de façon déterminante sur le point de savoir si la sélection naturelle peut vraiment constituer une explication générale de l’évolution.

Admettons que le cou de la girafe soit apparu par évolution en tant qu’adaptation permettant de brouter les feuillages situés haut dans les arbres. Comment la sélection naturelle a-t-elle pu édifier une telle structure par accroissements successifs ? En effet, il est nécessaire que ce long cou ait été associé à des modifications de presque toutes les parties du corps : des pattes plus grandes pour en accentuer l’effet, et toute une gamme de structures de soutien (os, muscles et ligaments) pour maintenir ce cou dans sa position redressée.

Comment la sélection naturelle a-t-elle pu simultanément altérer le cou, les pattes, les articulations, les muscles et la circulation sanguine (pensez à la pression nécessaire pour que le sang éjecté du cœur puisse atteindre le cerveau, loin et haut) ?

Pour répondre à ces problèmes, certains auteurs critiquant la théorie de Darwin ont proposé que toutes les parties concernées avaient dû changer ensemble, d’un seul coup. la possibilité d’une telle modification, soudaine et coordonnée, signifierait que la sélection naturelle ne peut être considérée comme une force créative, dans la mesure où une adaptation donnée peut donc survenir d’un seul coup en tant que conséquence fortuite d’une variation déterminée de façon interne.

En outre, ajoute Darwin, il n’est pas prouvé que puissent se produire par une bonne fortune de telle variations coordonnées de façon complexe ; dès lors cette hypothèse paraît fallacieuse.

Le naturaliste britannique avance ensuite une explication subtile et convaincante (peut-être pas complètement satisfaisante au regard des conceptions actuelles, mais entièrement logique et cohérente). De façon intéressante, sa proposition prend en compte précisément le thème central du présent essai, selon lequel il est nécessaire de distinguer entre l’usage présent d’un trait donné et la raison pour laquelle il est apparu dans l’évolution.

La façon dont fonctionne actuellement une girafe requiert peut-être l’action coordonnée de tous les organes concourant au soutien du long cou, mais il n’est pas nécessaire que tous ces traits soient apparus et aient évolué de concert.

Si le cou avait grandi de trois mètres en une seule fois, alors bien sûr il aurait fallu que tous les détails anatomiques permettant son maintien aient été en place. Mais si le cou ne s’est accru que de deux centimètres et demi à chaque fois, alors il n’aurait pas été nécessaire que la totalité de la gamme des structures de soutien soit apparue.

Une organisation anatomique adaptée peut très bien s’être construite par différentes bribes à la fois. Certains animaux ont pu avoir un cou légèrement plus grand ; chez d’autres, cela a pu être le cas des jambes ; chez d’autres encore, les muscles du cou ont pu être un peu plus développés. Grâce à la reproduction sexuelle, les traits favorables présents chez les différents organismes ont pu ensuite se trouver combinés chez les descendants…

En invoquant ainsi la girafe, Darwin a effectivement introduit dans son texte une phrase sur l’avantage adaptatif représenté par la capacité d’atteindre les hauts feuillages. Considéré en dehors de son contexte, ce commentaire pourrait passer pour la préfiguration des sottes spéculations qui allaient être ensuite avancées. Mais si l’on considère le passage dans sa totalité, on voit bien quel est son rôle au sein d’un exemple conjectural destiné à illustrer un point de théorie plus subtil (passage tiré de « La variation des animaux et des plantes domestiques » de 1868 de Darwin, volume II, p. 220-221) :

« En ce qui concerne des animaux tels que la girafe, dont toute la structure est si admirablement coordonnée en fonction de certains objectifs, on a émis l’hypothèse que tous ses organes avaient dû être modifiés d’un seul coup, contrairement au principe de la sélection naturelle. Autrement dit, ce type d’explication suppose que la variation envisagée ait été de grande amplitude et soit survenue soudainement. Sans aucun doute, il faut que le cou d’un ruminant devienne brusquement beaucoup plus grand, ses membres antérieurs et son dos doivent simultanément être renforcés et modifiés. Mais on ne peut nier qu’un animal puisse avoir son cou, sa tête, sa langue ou ses pattes avant, un tout petit peu allongés, sans que cela demande des modifications correspondantes dans d’autres parties du corps ; et on ne peut pas nier non plus que les animaux ainsi légèrement modifiés possèdent, en temps de disette, un léger avantage, et sont en mesure de brouter des rameaux plus haut situés, et ainsi de survivre. Quelques bouchées de plus ou de moins chaque jour peuvent faire la différence entre la vie et la mort. Par la répétition du même processus, et par le croisement occasionnel des survivants, un certain progrès peut sans doute se faire, même lent et fluctuant, en direction de la structure admirablement coordonnée de la girafe. »

(…) Lorsqu’on lit le texte de Darwin, aux mots soigneusement choisis, on rencontre, cependant, un fait ironique de plus à ajouter à notre liste, qui décidément s’allonge.

On dit traditionnellement que le cou de la girafe représente l’exemple fondamental à partir duquel on voit bien qu’il faut préférer le darwinisme (la sélection naturelle) au lamarckisme comme mécanisme de l’évolution. Mais Darwin lui-même (bien qu’il ait eu tort, comme on s’en est rendu compte par la suite) ne niait pas le principe lamarckien d’hérédité des caractères acquis sous l’influence de l’usage ou perdus à la suite de l’absence d’usage. Il considérait que ce dernier mécanisme n’intervenait que faiblement et rarement, et seulement comme un appoint par rapport à la sélection naturelle ; mais il acceptait la validité de l’évolution par l’usage et l’absence d’usage.

En fait, Darwin, dans son nouveau chapitre de la sixième édition, spécule effectivement sur l’avantage adaptatif du cou de la girafe, mais il cite à la fois la sélection naturelle et le lamarckisme comme mécanismes probables de son allongement.

Il est donc évident que Darwin n’a jamais considéré le cou de la girafe comme l’exemple prouvant la supériorité de la sélection naturelle sur d’autres mécanismes plausibles.

Il écrit :

« Par ce processus (la sélection naturelle) longuement continué… combiné sans doute dans une très large mesure avec les effets héréditaires de l’augmentation de l’usage des parties, il me paraît presque certain qu’un quadrupède ongulé ordinaire pourrait se convertir en girafe. »

(…)

On ne trouve aucune preuve certaine sur la façon dont cet animal a bien pu acquérir par évolution son cou indéniablement utile.

Toutes les girafes appartiennent à une seule espèce, qui est très éloignée de tous les autres mammifères ruminants, et n’est étroitement reliée qu’à l’okapi, une espèce d’Afrique centrale, rare et au cou bien plus court. Les archives paléontologiques de notre ongulé sont très clairsemées en Europe et en Asie, mais les espèces ancestrales avaient un cou relativement court. Toutefois, ces maigres données paléontologiques ne permettent pas de comprendre comment l’espèce au long cou est apparue…

Lorsqu’on étudie la fonction du long cou chez la girafe moderne, on découvre qu’elle a de multiples facettes. Presque tout ce qui compte dans la vie de cet animal met en jeu peu ou prou cette remarquable partir de son anatomie.

Bien entendu, la girafe s’en sert pour atteindre les feuillages les plus élevés des acacias… Mais ce mammifère se sert aussi de son cou pour d’autres activités très importantes. Les mâles, par exemple, établissent des hiérarchies de dominance lors de fréquents et longs combats au cours desquels ils se servent de leur cou comme bélier pour frapper leur adversaire… Cette fonction du cou pourrait très bien être spécifiquement apparue au cours de l’évolution dans le cadre particulier des combats sexuels.

Le cou de la girafe lui est aussi utile de plusieurs autres façons : il lui permet d’inspecter de haut les environs, et de repérer les prédateurs ou d’autres dangers ; il sert aussi de dispositif de rayonnement de la chaleur, grâce à la grande surface cutanée qu’il représente. Contrairement aux autres mammifères africains, les girafes ne recherchent pas l’ombre et peuvent rester au soleil…

Les girafes se servent effectivement de leur long cou pour brouter les feuilles au sommet des acacias ; mais cette fonction actuelle ne prouve pas que l’allongement du cou se soit produit originellement dans ce but.

Étienne Geoffroy Saint-Hilaire, « Quelques Considérations sur la Girafe » :

« LE pacha d’Égypte qui avait déjà donné au Roi de fort beaux animaux, tels que l’Éléphant d’Afrique, des Chevaux arabes, des Gazelles etc., consulta, sur un autre envoi qu’il voulait faire, le consul français M. Drovetti ; celui-ci désigna une Girafe, et le pacha en fit aussitôt demander dans le Sennaar et au Dar-Four. De pauvres arabes sur la lizière des terres cultivées entre ces deux grandes provinces en nourrissaient deux très-jeunes avec le lait de leurs chamelles. Elles furent bientôt conduites et vendues au gouverneur du Sennaar, qui les envoya en présent à Mehemet-Ali pacha.

Ces Girafes firent route, d’abord à pied avec une caravanne qui se rendit du Sennaar à Siout, ville de l’Égypte supérieure, ensuite étant embarquées sur le Nil, pour être transportées de Siout au Caire. Le pacha les garda trois mois dans ses jardins, voulant leur donner le temps de se reposer et de raffermir leur santé ; puis il les envoya par la voie du Nil, à Alexandrie, où elles furent remises, l’une au consul de France, et l’autre au consul d’Angleterre. C’étaient deux jeunes femelles ; l’individu donné au roi d’Angleterre aurait, dit-on, péri à Malte.

La Girafe destinée au roi de France fut embarquée pour Marseille sur un bâtiment Sarde : elle eut à souffrir quelques mauvais temps ; néanmoins elle se remit très-promptement ; et près avoir satisfait, elle et ses serviteurs, aux lois de la quarantaine, elle entra dans Marseille le 14 novembre 1826. M. le préfet, comte de Villeneuve, la plaça dans des dépendances de son hôtel, et lui fit donner des soins qui furent efficaces : car elle n’a cessé de jouir, durant son séjour à Marseille, de la meilleure santé.

On a varié sur son âge compté en nombre de lunes ; cependant on est parvenu à concilier quelques renseignemens contradictoires et à établir qu’elle avait pris vingt-deux mois en novembre 1826.

Le trajet pendant la saison rigoureuse de Marseille à Paris aurait pu compromettre la santé de la Girafe : on la laissa passer l’hiver à Marseille, et elle ne quitta cette résidence que le 20 mai dernier, voyageant à pied et à si petites journées, que c’est seulement le 5 juin, qu’elle a fait son entrée dans la ville de Lyon.

On n’avait jamais vu de Girafe en France : ce n’est pas que l’espèce soit décidément très-rare ; mais renfermée dans une vaste contrée coupée et bordée par d’immenses déserts, on a eu continuellement à lutter contre les difficultés de la sortir de son pays. On en trouve à la distance de quelques centaines de lieues de l’Égypte, comme à l’autre extrémité de l’Afrique, à quelques centaines de lieues du Cap. C’est donc un animal des parties centrales de l’Afrique ; et tant que nous ne connaîtrons que quelques points de la ceinture de cette vaste contrée du monde, une Girafe en Europe y intéressera tout autant par sa rareté que par les singularités de sa conformation.

Les Romains, quand ils étendirent leurs conquêtes en Afrique, connurent la Girafe et en ornèrent leurs fêtes triomphales. Son nom antique Zurapha, d’où son nom actuel de Girafe, ne vint point jusqu’à eux. Ces farouches vainqueurs auraient craint, s’ils s’enquéraient des mœurs et des coutumes étrangères, d’affaiblir les ressorts de haine et de mépris qu’ils portaient aux barbares. La Girafe passa dans leurs mains, pour la première fois dans celles de César, à titre de tribut ; mais leur orgueil repoussait tout document qui l’aurait concernée. Ils la nommèrent donc à leur manière, l’appelant camélo-pardalis, Chameau-Léopard : ils lui avaient en effet trouvé du rapport, premièrement, avec le Chameau, par son volume, par quelques traits de sa physionomie, par son museau effilé, son long col, ses lèvres prolongées et singulièrement mobiles etc., et secondement, avec la plupart des grandes Panthères par les taches de son pelage.

Les noms qui sont une enseigne pour les idées, un signe qui les rappelle, arrivent ordinairement, avant que celles-ci soient nettement conçues. C’est effectivement ce qui eut lieu dans cette circonstance, puisque ni les formes, ni les couleurs, ne répondent exactement aux racines du mot composé Camélo-pardalis. D’abord, quand au Chameau, les différences portent sur des choses fort importantes ; un Chameau n’a point de cornes : sa mâchoire inférieure est caractérisée par deux dents incisives de moins ; ses lèvres sont fendues, et son large pied est emboîté dans une semelle. La Girafe au contraire, porte comme les Daguets ou Faons cornus des Cerfs des prolongemens frontaux : elle a les huit incisives propres au plus grand nombre des animaux qui ruminent ; le même pied fourchu, une toute semblable conformation d’appareils intestinaux, etc. En second lieu, quant à la prétendue ressemblance de la Girafe pour les taches de la peau avec le Léopard, ce ne sont point des taches rondes, régulièrement distribuées en roses, mais de grandes plaques entières et irrégulières.

On trouve dans les auteurs du moyen âge, qu’en 1486 l’Égypte envoya une Girafe à un duc de Médicis, maître de Florence. La Girafe de cette époque s’était identifiée, quant à ses sentimens du moins, avec tous les premiers étages des belles maisons de la ville ; elle allait tous les jours prendre un de ses repas des mains des dames florentines, dont elle était devenue la fille adoptive ; ce repas consistait en plusieurs sortes de fruits, de pommes principalement.

Le bel animal du roi, c’est le nom donné à la Girafe sur toute sa route dans le midi de la France, le bel animal du roi est différemment nourri qu’alors : sa nourriture ne fut, et n’est encore point celle qu’il préfère dans la vie sauvage. Du grain mélangé de maïs, d’orge et de fèves de marais brisées au moulin, et pour boisson, du lait matin et soir, suffisent à notre grande voyageuse. Elle s’était rendue très-difficile à Marseille pour prendre sa boisson devant le public : elle a renoncé à ce caprice en route, où l’on a d’ailleurs remarqué qu’elle a gagné beaucoup en familiarité, comme en force et en santé.

La Girafe dans son pays natal, broute la sommité des arbres, préférant les plantes de la famille des mimosa qui y abondent : ce qui a décidé de son changement d’habitudes, ce sont les premiers mois de son éducation en domesticité. Les arabes, ses premiers maîtres, lui ont imposé des conditions auxquelles eux-mêmes étaient impérieusement soumis ; ou, si l’on veut, ils l’ont appelée à partager leurs vivres, et les ressources dont leur vie errante leur fait une nécessité. Ainsi ils l’ont allaitée d’abord avec le lait de leurs Chamelles ; ce qu’ils ont continué de faire dans la suite, parce que dans les parties du désert qu’ils habitent, il leur était plus facile de se procurer du lait que de l’eau ; lorsque la Girafe eut exigé une nourriture plus substantielle, c’est le grain préparé pour leurs Chameaux qu’ils lui ont offert et auquel ils l’ont insensiblement accoutumée. Ce régime qu’il a fallu continuer dans sa traversée des déserts pour arriver en Égypte lui ayant très-bien réussi, on s’est bien gardé de le changer jusqu’à ce moment.

Mais ce qui montre qu’elle n’a point cependant renoncé à ses habitudes natives, c’est quelle accepte avec bonne grâce les fruits et les branches d’acacia qu’on lui offre. Elle saisit le feuillage d’une façon très-singulière, faisant sortir pour cet effet une langue longue, rugueuse, très-étroite et noire, en l’entortillant autour de l’objet qu’elle convoîte. Une autre de ses habitudes qui prouve que l’animal est décidément appelé à brouter les hautes branches des arbres, c’est sa manière gênée de prendre à terre. Elle s’y décide en faveur d’une branche de Mimosa : mais on voit à la gaucherie de ses mouvemens, au temps qu’elle emploie, et aux précautions qu’elle est forcée de prendre, qu’elle agit vraiment contre les allures naturelles à sa conformation. Ainsi, elle écarte d’abord d’une petite quantité un de ses pieds de devant, puis l’autre, pour recommencer plusieurs fois le même manége ; c’est donc après de telles tentatives qui font baisser le tronc, qu’elle se détermine à fléchir le cou et à porter ses lèvres et sa langue sur la chose qui lui est offerte. Quant à ses formes et à ses rapports vis-à-vis des ruminans ses congénères, la Girafe est dans des conditions à exciter vivement l’intérêt. Ce qu’elle présente en propre et ce qui appelle sur elle l’œil de l’observateur, ce sont principalement les disproportions de ses parties. La tête et le tronc sont d’une briéveté excessive, surtout si l’on compare ces parties aux jambes et au col, qui sont d’une grandeur démesurée. On a, dans ces derniers temps où les conditions de l’organisation en général ont été embrassées dans toutes les hauteurs du sujet, aperçu qu’un système d’organes n’acquiert une dimension hors des proportions communes, que sous la raison nécessaire que d’autres organes soient restreints et diminués d’une quantité équivalente. Cette loi organique est exprimée sous le nom de balancement entre le volume des organes : la Girafe offre donc en sa personne un mémorable exemple de l’application de cette loi.

En effet, on ne peut rencontrer un corps plus exigu d’avant en arrière ; car il se divise à-peu-près en trois parties, l’une pour l’épaule, l’autre pour la hanche, et la troisième, à-peu-près d’une même étendue longitudinale, pour la région moyenne. Or, c’est celle-ci qui est d’une exiguité à remarquer, aucun autre animal ne fournissant une semblable considération.

À ce tronc si court sont attachés des membres d’une longueur gigantesque : l’enjambée faite est ainsi profitable à une marche fort rapide ; mais cependant quelque chose contrarie ce résultat : 1o les deux paires d’extrémités sont trop rapprochées ; 2o elles sont un peu inégales en longueur, et elles le sont dans un sens à retarder la vitesse des mouvemens. Les animaux ont d’autant plus de petitesse et de rapidité dans la course et dans le saut, que les jambes sont plus courtes en avant et plus longues en arrière : or, c’est le contraire qui existe dans la Girafe. Néanmoins, bien que les données d’une telle conformation se nuisent réciproquement, il reste toutefois au profit de sa course rapide (mais alors cette rapidité n’est évaluée que relativement) ; il reste, dis-je, au profit de cette course, que, possédant de plus longues jambes pour fuir des ennemis entraînés à sa poursuite, elle réussit le plus souvent à leur échapper.

La Girafe, excitée à fuir, se presse, s’emporte, et est bientôt hors de vue ; mais elle ne soutient point longtemps cet effort, qu’elle ressent comme une fatigue : c’est que ses poumons n’ont pas assez d’ampleur ; défaut que révèle la petitesse du coffre qui les contient.

Cependant les longues jambes de la Girafe lui font un besoin de l’activité et de la marche. Si son équilibre à conserver est favorisé par sa haute tête, dont elle se sert, comme d’un balancier, pour porter sur un côté un excédant de poids selon le besoin, l’immobilité des longs supports de son tronc serait à la longue fâcheuse ; la Girafe y remédie en se balançant dans des temps isocrones, levant chaque pied, l’un après l’autre ; davantage ceux de devant, et fort peu ceux de derrière. Ce mouvement lent et uniforme revient machinalement, quand l’animal n’a plus ses sens éveillés par quelque excitation du dehors ; on pourrait ajouter, quand il ne songe plus à rien.

On dit la Girafe un animal du désert, et l’on s’étonne ensuite qu’elle trouve à y subsister. Ceci repose sur une fausse préoccupation de l’esprit. Effectivement, comment croire qu’un animal d’un volume aussi considérable se tienne où ne serait pour lui aucune ressource d’alimentation ? Un sol âpre et brûlé du soleil, comme est celui du désert, ne saurait rien fournir, pas plus à la Girafe qu’à d’innombrables troupeaux d’Antilopes, qui s’y trouvent répandus à des heures marquées. Tous ces animaux sont d’autant plus exigeans sur la nature et l’abondance des pâturages, que leur grande taille rend plus considérable leur consommation. Or, ils trouvent sans difficultés les alimens qui leur sont nécessaires, en se tenant à portée des terres arrosées, et par conséquent très-riches en végétation, lesquelles forment en Afrique de très-grands espaces, de vastes royaumes ; ils viennent faire curée dans des lieux qu’ils dévastent et qu’ils laissent désolés ; apparaissant comme la grêle dans nos pays pour tout ruiner sur leur passage. Le désert n’est donc pour ces animaux légers à la course qu’un lieu de refuge, comme sont nos forêts pour les sangliers qui ont ravagé des champs dans les plaines voisines. Le désert, qui procure en Afrique de vastes emplacemens à horizon fort étendu ; est ainsi le lieu que préfèrent, après s’être repus, les Girafes et les Antilopes, toujours entourés d’ennemis puissans et excités par une faim dévorante : là ces animaux sont dans un éveil continuel et pleinement efficace ; car dans le désert ils voient à une grande distance ; ils ne craignent point d’y être surpris : là leur active surveillance, comme la vitesse de leur course, dérangent les combinaisons les plus habiles, et tous les piéges qui leur seraient tendus. Aussi les lions, qui ont une expérience des ressources qu’on leur oppose, ne perdent-ils point leur peine à des poursuites inutiles : ils préfèrent attendre près d’une fontaine où l’on viendra boire, à portée d’une riche prairie, où l’on sera tenté d’arriver paître, où, à l’égard des Girafes, auprès d’un fourré de mimosa, dont les sommités seraient une autre sorte de riche pâture ; les lions en embuscade, aidés par d’intelligens associés leurs pourvoyeurs, dits caracals, sont plus efficacement servis par le rabat du gibier près le lieu où ils se tiennent cachés ; ils aiment mieux par un seul bond tomber à l’improviste sur une proie surprise et mise hors d’état d’user de ses dernières ressources.

Cependant les Girafes et les Antilopes n’entrent dans leurs abondans pâturages qu’avec une extrême défiance ; de grandes précautions sont opposées à d’industrieuses embuscades ; et les Girafes, si elles ne peuvent fuir, leur ressource la meilleure et la première mise en action, les Girafes sont prêtes à la lutte. Il est donc un moment critique où les combattans viendront à se rencontrer et à se joindre. Cette Girafe, si douce au milieu de nous qu’elle étonne à cet égard les curieux empressés à la comtempler, si maniable, si souple, si bonne personne que dans sa route elle a permis qu’un jeune Moufflon, né pendant le voyage, fit de la grande étendue de son corps le théâtre de ses ébats, de ses jeux enfantins ; cette Girafe, si débonnaire, ai-je dit, dans une rencontre face à face avec le lion, n’est point dénuée des moyens se se défendre : cet animal que nous observons dans une parfaite quiétude à l’égard de ses gardiens qu’elle distingue, et du public qui ne lui impose en aucune manière, trouve, dans son désespoir et dans le sentiment énergique que lui inspire le besoin de sa conservation, une toute-puissance qui peut devenir funeste au plus terrible, au plus redoutable des animaux, le lion. L’événement de la lutte reste acquis et profitable à qui a surpris l’autre. Si le lion n’est pas sorti de son embuscade de manière à pouvoir aussitôt prendre la Girafe par derrière, arrivant promptement sur son garrot, la Girafe fait tête à son ennemi et lui rend mortel son premier coup de sabot, le jet accéléré et violent de ses jambes de devant. Quelquefois, si elle est encore en mesure de fuir, elle rue à la manière des chevaux ; mais elle est plus décidée et plus confiante en ses moyens, quand elle emploie les jambes de devant. En faisant front à son ennemi, elle ne le laisse arriver sur elle qu’après une décharge vigoureuse de ses pieds de devant ; il est vrai que si elle a manqué son coup, elle est sans défense et tombe victime.

Le mouvement de des jambes antérieures lui est si naturel qu’il se laisse apercevoir chez notre Girafe, présentement fort disciplinée par la domesticité. Si on l’approche et qu’on l’irrite, elle soulève et écarte chaque pied de devant ; mais, par un effet de son extrême bonté ou de ses mœurs domestiques, elle réprime aussitôt et annule cette première susceptibilité.

Mais à quoi sert la Girafe, dit-on et répète-t-on fort souvent ? Comme les vues intentionnelles sont toujours restées dans le domaine des impénétrables desseins de la Providence, il vaut mieux, c’est du moins mon avis personnel, il vaut mieux demander dans quels rapports nos efforts de domination sur les êtres ont placé à notre égard la Girafe. Or, ce que l’on en sait, c’est que les peuples des parties centrales de l’Afrique disputent au Lion la Girafe, qu’ils trouvent à sa poursuite les mêmes avantages, à sa possession la même utilité, qu’ils la considèrent et la recherchent comme un excellent, et surtout comme un très-abondant gibier. Elle est pour les noirs Africains, ce que sont pour les Européens les bêtes fauves de nos forêts. On a dit des Cerfs qu’ils peuplent, embellissent, animent nos bocages, qu’ils servent aux délassemens et aux plaisirs des grands de la terre. Pourquoi n’en dirait-on pas tout autant de la Girafe ? Il y a parfaite analogie entre les uns et les autres, sauf que ce sont des bois qui deviennent les lieux de refuge de nos bêtes fauves, et que ce sont des déserts pour les Girafes et les Antilopes. Il est sans doute inutile d’expliquer comment et pourquoi la nature des choses en a ainsi décidé.

Deux groupes parmi les ruminans sont distingués d’après la nature de leurs cornes ; les uns analogues au Bœuf et les autres au Cerf. C’est à ce dernier genre que la Girafe peut être rapportée, et encore n’est-ce que dans une certaine mesure. La Girafe se montre durant sa vie entière ce qu’est le faon ou le petit du Cerf qui a donné sa première croissance frontale. Nous eussions dit autrefois que l’os du front s’allonge chez celui-ci et qu’il est d’abord renfermé dans les tégumens communs qui croissent simultanément avec lui. Mais d’après la découverte que je viens de faire, et dont la Girafe est le sujet, nous sommes dans le cas de modifier notre langage. Nous avons vu sur le crâne de la jeune Girafe rapportée du Cap par Delalande, que le prolongement osseux que jusque-là nous avions dit formé par l’os frontal, que nous avions cru être une extension des fibres allongées de cet os, se trouve au contraire une pièce à part, un os distinct, une tige à large base qui recouvre un plancher inférieur : un périoste est dessous cette tige, et met ce fait d’individualité dans la plus parfaite évidence. J’insiste sur cette nouvelle observation, parce que je pense que c’est une des principales conditions d’existence de tous les animaux portant cornes, ou bois. Les remplacemens annuels des bois des Cerfs s’expliqueront plus naturellement, comme aussi le défaut du même retour périodique chez la Girafe aura visiblement sa cause dans l’excès d’extension de la base de l’os surfrontal. Au lieu d’un mérain ou cordonnet osseux qui, chez les Cerfs, termine cette pièce sur-ajoutée, c’est dans les Girafes une lame mince se prolongeant sur toute l’étendue des deux os frontaux ; car ils sont au nombre de deux, dans une Girafe assez jeune pour que les sutures de ses pièces crâniennes soient visibles.

La Girafe prend donc un bois, comme dans son premier âge le jeune Cerf prend le sien. Mais à l’égard du jeune Cerf, la peau d’enveloppe meurt bientôt et se détache ; bientôt aussi la tige osseuse qui est à nu, tombe elle-même en vertu du phénomène de l’exfoliation des os : l’année suivante, un autre prolongement frontal, à tige rameuse, est reproduit sur la tête du Cerf. Or, rien de cela n’a lieu à l’égard de la Girafe. Celle-ci conserve toujours l’excroisssnce sur-frontale revêtue de sa peau, qu’elle acquiert d’abord et qui caractérise le premier âge des Daims, des Axis et des Cerfs ; d’où il résulte que la Girafe est dans une condition particulière entre les ruminans cornus et les ruminans branchus. La Girafe est donc remarquable principalement sous ce point de vue, qu’elle réalise, et conserve dans un état persévérant, ce qui n’est pour les Cerfs et les autres ruminans branchus qu’un phénomène du premier âge.

J’ai comparé la Girafe nouvellement arrivée au Muséum avec des Girafes que les voyageurs le Vaillant et Delalande avaient rapportées du Cap : je crois à des différences spécifiques ; mais j’attends pour les indiquer que j’en aie sous les yeux tous les élémens. Je me flatte de les obtenir de la bienveillance éclairée des naturalistes qui ont voyagé dans l’Orient, et qui ont déposé les crânes des Girafes qu’ils ont vues, dans les Musées de Francfort et de Berlin.

Obligé de resserrer cet article, je renvoie au mot GIRAFE du Dictionnaire classique d’Histoire naturelle, où l’on trouvera une description détaillée et des notions exactes sur ce curieux animal ; considérations nouvelles principalement puisées dans l’observation attentive du squelette : considérations enfin au moyen desquelles l’auteur (Isidore Geoffroy Saint-Hilaire) explique heureusement comment on a bien pu se méprendre, et par conséquent reproduire la fausse allégation que les jambes de devant étaient de beaucoup plus longues que celles de derrière.

Il faut sans cesse revenir sur ce point ; ce que prouve très-bien le fait suivant, pris au hasard entre beaucoup d’autres. Michel Baudier écrivant en 1623, qui plusieurs années auparavant avait vu une girafe à Constantinople, et qui l’avait fait dessiner et graver, préfère à de propres observations, au témoignage de son dessin qui lui redit ce qui est, l’autorité et le faux des anciennes traditions : les jambes antérieures des Girafes auraient, selon ce qu’il en rapporte dans son Histoire du Serrail [2], quatre ou cinq fois la longueur de celles de derrière. »

Darwin, « Objections diverses à la théorie de la sélection naturelle » :

« M. Saint-George Mivart, zoologiste distingué, a récemment réuni toutes les objections soulevées par moi et par d’autres contre la théorie de la sélection naturelle, telle qu’elle a été avancée par M. Wallace et par moi, en les présentant avec beaucoup d’art et de puissance. Ainsi groupées, elles ont un aspect formidable ; or, comme il n’entrait pas dans le plan de M. Mivart de constater les faits et les considérations diverses contraires à ses conclusions, il faut que le lecteur fasse de grands efforts de raisonnement et de mémoire, s’il veut peser avec soin les arguments pour et contre. Dans la discussion des cas spéciaux, M. Mivart néglige les effets de l’augmentation ou de la diminution de l’usage des parties, dont j’ai toujours soutenu la haute importance, et que j’ai traités plus longuement, je crois, qu’aucun auteur, dans l’ouvrage De la Variation à l’état domestique. Il affirme souvent aussi que je n’attribue rien à la variation, en dehors de la sélection naturelle, tandis que, dans l’ouvrage précité, j’ai recueilli un nombre de cas bien démontrés et bien établis de variations, nombre bien plus considérable que celui qu’on pourrait trouver dans aucun ouvrage que je connaisse. Mon jugement peut ne pas mériter confiance, mais, après avoir lu l’ouvrage de M. Mivart avec l’attention la plus grande, après avoir comparé le contenu de chacune de ses parties avec ce que j’ai avancé sur les mêmes points, je suis resté plus convaincu que jamais que j’en suis arrivé à des conclusions généralement vraies, avec cette réserve toutefois, que, dans un sujet si compliqué, ces conclusions peuvent encore être entachées de beaucoup d’erreurs partielles.

Toutes les objections de M. Mivart ont été ou seront examinées dans le présent volume. Le point nouveau qui paraît avoir frappé beaucoup de lecteurs est « que la sélection naturelle est insuffisante pour expliquer les phases premières ou naissantes des conformations utiles ». Ce sujet est en connexion intime avec celui de la gradation des caractères, souvent accompagnée d’un changement de fonctions — la conversion d’une vessie natatoire en poumons, par exemple — faits que nous avons discutés dans le chapitre précédent sous deux points de vue différents. Je veux toutefois examiner avec quelques détails plusieurs des cas avancés par M. Mivart, en choisissant les plus frappants, le manque de place m’empêchant de les considérer tous.

La haute stature de la girafe, l’allongement de son cou, de ses membres antérieurs, de sa tête et de sa langue, en font un animal admirablement adapté pour brouter sur les branches élevées des arbres. Elle peut ainsi trouver des aliments placés hors de la portée des autres ongulés habitant le même pays ; ce qui doit, pendant les disettes, lui procurer de grands avantages. L’exemple du bétail niata de l’Amérique méridionale nous prouve, en effet, quelle petite différence de conformation suffit pour déterminer, dans les moments de besoin, une différence très importante au point de vue de la conservation de la vie d’un animal. Ce bétail broute l’herbe comme les autres, mais la projection de sa mâchoire inférieure l’empêche, pendant les sécheresses fréquentes, de brouter les branchilles d’arbres, de roseaux, etc., auxquelles les races ordinaires de bétail et de chevaux sont, pendant ces périodes, obligées de recourir. Les niatas périssent alors si leurs propriétaires ne les nourrissent pas. Avant d’en venir aux objections de M. Mivart, je crois devoir expliquer, une fois encore, comment la sélection naturelle agit dans tous les cas ordinaires. L’homme a modifié quelques animaux, sans s’attacher nécessairement à des points spéciaux de conformation ; il a produit le cheval de course ou le lévrier en se contentant de conserver et de faire reproduire les animaux les plus rapides, ou le coq de combat, en consacrant à la reproduction les seuls mâles victorieux dans les luttes. De même, pour la girafe naissant à l’état sauvage, les individus les plus élevés et les plus capables de brouter un pouce ou deux plus haut que les autres, ont souvent pu être conservés en temps de famine ; car ils ont dû parcourir tout le pays à la recherche d’aliments. On constate, dans beaucoup de traités d’histoire naturelle donnant les relevés de mesures exactes, que les individus d’une même espèce diffèrent souvent légèrement par les longueurs relatives de leurs diverses parties. Ces différences proportionnellement fort légères, dues aux lois de la croissance et de la variation, n’ont pas la moindre importance ou la moindre utilité chez la plupart des espèces. Mais si l’on tient compte des habitudes probables de la girafe naissante, cette dernière observation ne peut s’appliquer, car les individus ayant une ou plusieurs parties plus allongées qu’à l’ordinaire, ont dû en général survivre seuls. Leur croisement a produit des descendants qui ont hérité, soit des mêmes particularités corporelles, soit d’une tendance à varier dans la même direction ; tandis que les individus moins favorisés sous les mêmes rapports doivent avoir été plus exposés à périr.

Nous voyons donc qu’il n’est pas nécessaire de séparer des couples isolés, comme le fait l’homme, quand il veut améliorer systématiquement une race ; la sélection naturelle préserve et isole ainsi tous les individus supérieurs, leur permet de se croiser librement et détruit tous ceux d’ordre inférieur. Par cette marche longuement continuée, qui correspond exactement à ce que j’ai appelé la sélection inconsciente que pratique l’homme, combinée sans doute dans une très grande mesure avec les effets héréditaires de l’augmentation de l’usage des parties, il me paraît presque certain qu’un quadrupède ongulé ordinaire pourrait se convertir en girafe.

M. Mivart oppose deux objections à cette conclusion. L’une est que l’augmentation du volume du corps réclame évidemment un supplément de nourriture ; il considère donc « comme très problématique que les inconvénients résultant de l’insuffisance de nourriture dans les temps de disette, ne l’emportent pas de beaucoup sur les avantages ». Mais comme la girafe existe actuellement en grand nombre dans l’Afrique méridionale, où abondent aussi quelques espèces d’antilopes plus grandes que le bœuf, pourquoi douterions-nous que, en ce qui concerne la taille, il n’ait pas existé autrefois des gradations intermédiaires, exposées comme aujourd’hui à des disettes rigoureuses ? Il est certain que la possibilité d’atteindre à un supplément de nourriture que les autres quadrupèdes ongulés du pays laissaient intact, a dû constituer quelque avantage pour la girafe en voie de formation et à mesure qu’elle se développait. Nous ne devons pas non plus oublier que le développement de la taille constitue une protection contre presque toutes les bêtes de proie, à l’exception du lion ; même vis-à-vis de ce dernier, le cou allongé de la girafe — et le plus long est le meilleur — joue le rôle de vigie, selon la remarque de M. Chauncey Wright. Sir S. Baker attribue à cette cause le fait qu’il n’y a pas d’animal plus difficile à chasser que la girafe. Elle se sert aussi de son long cou comme d’une arme offensive ou défensive en utilisant ses contractions rapides pour projeter avec violence sa tête armée de tronçons de cornes. Or, la conservation d’une espèce ne peut que rarement être déterminée par un avantage isolé, mais par l’ensemble de divers avantages, grands et petits.

M. Mivart se demande alors, et c’est là sa seconde objection, comment il se fait, puisque la sélection naturelle est efficace, et que l’aptitude à brouter à une grande hauteur constitue un si grand avantage, comment il se fait, dis-je, que, en dehors de la girafe, et à un moindre degré, du chameau, du guanaco et du macrauchenia, aucun autre mammifère à sabots n’ait acquis un cou allongé et une taille élevée ? ou encore comment il se fait qu’aucun membre du groupe n’ait acquis une longue trompe ? L’explication est facile en ce qui concerne l’Afrique méridionale, qui fut autrefois peuplée de nombreux troupeaux de girafes ; et je ne saurais mieux faire que de citer un exemple en guise de réponse. Dans toutes les prairies de l’Angleterre contenant des arbres, nous voyons que toutes les branches inférieures sont émondées à une hauteur horizontale correspondant exactement au niveau que peuvent atteindre les chevaux ou le bétail broutant la tête levée ; or, quel avantage auraient les moutons qu’on y élève, si leur cou s’allongeait quelque peu ? Dans toute région, une espèce broute certainement plus haut que les autres, et il est presque également certain qu’elle seule peut aussi acquérir dans ce but un cou allongé, en vertu de la sélection naturelle et par les effets de l’augmentation d’usage. Dans l’Afrique méridionale, la concurrence au point de vue de la consommation des hautes branches des acacias et de divers autres arbres ne peut exister qu’entre les girafes, et non pas entre celles-ci et d’autres animaux ongulés.

On ne saurait dire positivement pourquoi, dans d’autres parties du globe, divers animaux appartenant au même ordre n’ont acquis ni cou allongé ni trompe ; mais attendre une réponse satisfaisante à une question de ce genre serait aussi déraisonnable que de demander le motif pour lequel un événement de l’histoire de l’humanité a fait défaut dans un pays, tandis qu’il s’est produit dans un autre. Nous ignorons les conditions déterminantes du nombre et de la distribution d’une espèce, et nous ne pouvons même pas conjecturer quels sont les changements de conformation propres à favoriser son développement dans un pays nouveau. Nous pouvons cependant entrevoir d’une manière générale que des causes diverses peuvent avoir empêché le développement d’un cou allongé ou d’une trompe. Pour pouvoir atteindre le feuillage situé très haut (sans avoir besoin de grimper, ce que la conformation des ongulés leur rend impossible), il faut que le volume du corps prenne un développement considérable ; or, il est des pays qui ne présentent que fort peu de grands mammifères, l’Amérique du Sud par exemple, malgré l’exubérante richesse du pays, tandis qu’ils sont abondants à un degré sans égal dans l’Afrique méridionale. Nous ne savons nullement pourquoi il en est ainsi ni pourquoi les dernières périodes tertiaires ont été, beaucoup mieux que l’époque actuelle, appropriées à l’existence des grands mammifères. Quelles que puissent être ces causes, nous pouvons reconnaître que certaines régions et que certaines périodes ont été plus favorables que d’autres au développement d’un mammifère aussi volumineux que la girafe.

Pour qu’un animal puisse acquérir une conformation spéciale bien développée, il est presque indispensable que certaines autres parties de son organisme se modifient et s’adaptent à cette conformation. Bien que toutes les parties du corps varient légèrement, il n’en résulte pas toujours que les parties nécessaires le fassent dans la direction exacte et au degré voulu. Nous savons que les parties varient très différemment en manière et en degré chez nos différents animaux domestiques, et que quelques espèces sont plus variables que d’autres. Il ne résulte même pas de l’apparition de variations appropriées, que la sélection naturelle puisse agir sur elles et déterminer une conformation en apparence avantageuse pour l’espèce. Par exemple, si le nombre des individus présents dans un pays dépend principalement de la destruction opérée par les bêtes de proie — par les parasites externes ou internes, etc., — cas qui semblent se présenter souvent, la sélection naturelle ne peut modifier que très lentement une conformation spécialement destinée à se procurer des aliments ; car, dans ce cas, son intervention est presque insensible. Enfin, la sélection naturelle a une marche fort lente, et elle réclame pour produire des effets quelque peu prononcés, une longue durée des mêmes conditions favorables. C’est seulement en invoquant des raisons aussi générales et aussi vagues que nous pouvons expliquer pourquoi, dans plusieurs parties du globe, les mammifères ongulés n’ont pas acquis des cous allongés ou d’autres moyens de brouter les branches d’arbres placées à une certaine hauteur. »

Le texte de Lamarck

Le coup de la girafe

The Evolution of the Long-Necked Giraffe

Ce que nous apprend la génétique

La génétique comme explication

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